Réflexions sur la danse professionnelle au Canada
de Michael Crabb

Ballet British Columbia - Orpheus
artistes : Simone Orlando,
Justin Peck, Kristen Dennis & James Russell Toth
photographe : David Cooper
English
Le 29 avril 2003
Les gens ne seront jamais d'accord sur ce que nos ancêtres les
plus anciens firent tout d'abord : était-ce danser ou faire de la musique?
Cependant, étant donné que même tambouriner avec un bâton sur un crâne vide
nécessite et suppose que le corps humain fait les mêmes mouvements rythmiques,
je pencherais plutôt du côté de la danse.
D'une façon comme de l'autre,
la danse fait partie des activités humaines depuis les temps préhistoriques
et il est donc raisonnable d'assumer que la danse existe depuis la présence
du genre humain dans ce pays que nous appellons maintenant le Canada. Dans
cette optique, la danse professionnelle est une nouvelle venue, tout comme la
dance théâtrale, au sens où un groupe de personnes exécute des pas pour le
divertissement d'autres qui sont assises et regardent.
La danse était un élément
essentiel de la vie des peuples autochtones du Canada, bien avant l'arrivée
des explorateurs venus d'outre-Atlantique. L'impact de siècles de
colonisation et d'immigration força les Autochtones du Canada à se battre
pour conserver, même fragile, leur riche héritage de danse. Vu l'indifférence
souvent hostile des colons européens envers les cultures autochtones qu'ils
perturbaient et supplantaient, il était inévitable que les formes de danses
autochtones n'aient eu que peu d'influence sur l'évolution future de ce qui,
pendant de longues années, fut considéré comme le courant dominant de la
danse au Canada. À la fin du 20e siècle néanmoins, grâce
aux changements des attitudes et aux initiatives imaginatives, les traditions
établies et évolutives au coeur des spectacles de danse autochtone devinrent,
de nouveau, un élément essentiel de la culture de nombreuses collectivités
autochtones au Canada.
Les raisons d'être et les objectifs de la danse, ont été, au
fil des ans, multiples : rituels, récréatifs, sociaux, thérapeutiques,
séduisants et expressifs au point de vue artistique. Il est utile de
remarquer que même à notre époque, il y a bien plus d'amateurs qui dansent
pour des raisons sociales et récréatives, souvent avec beaucoup de talent et
de passion que des professionnels payés pour danser sur scène dans des salles
obscures.
Le mot «professionnel» est un
mot chargé qui n'est pas toujours à conseiller; un mot qui n'est gage ni de
mérite esthétique ni d'autosuffisance matérielle. Il y a malheureusement trop
de «professionnels» au sein de la collectivité canadienne de la danse,
chroniquement à court de fonds suffisants, qui n'arrivent pas à vivre de leur
métier et qui sont, par conséquent, forcés d'augmenter leur revenu en prenant
un emploi supplémentaire qui n'est pas toujours intéressant.
ll faudrait être innocent à
moins d'être totalement étranger à ce qui se passe pour savoir pourquoi ceux
et celles qui font carrière en danse tolèrent ce genre de situation. La
raison, bien entendu, c'est qu'ils ont pris un engagement. Ils ne considèrent
pas la danse comme un emploi mais une vocation. Le professionalisme
s'applique plutôt à la conscience dont ils font preuve qu'au salaire qu'ils
touchent.
Il est important de constater,
dans ce contexte, la centralité du corps qui danse. Les danseurs et danseuses
sont au coeur même de la profession. Sans eux, tout le reste serait superflu.
Et pourtant, ironiquement, ce sont les danseurs et les danseuses qui sont
souvent les plus mal payés, qui ont les pires conditions de travail et qui
sont, parfois, les moins respectés.
Alors, pourquoi cet
engagement? D'où leur vient cette passion insensée et délicieuse pour la
danse? La plupart d'entre eux admettent qu'ils ont mal, presque tout le
temps, même lorsqu'ils s'amusent. Ils savent également que leur carrière sera
terminée bien avant celle des musiciens et musiciennes du même âge, qui
continueront gaiement à jouer de leur instrument; bien avant celle
d'écrivains, hommes et femmes, occupés à griffonner le prochain grand roman,
alors que les ténors chantent des contre-ut et qu'acteurs et actrices
déclament leurs rôles de cette façon à la fois si égocentrique et si
attachante. La réponse à ce casse-tête est passablement complexe.
Il est quasi impossible de
donner une bonne définition ou de décrire adéquatement la danse. L'on peut
toutefois, sans aborder le problème de la relation de l'esprit et du corps,
dire que c'est quelque chose d'ineffable qui émane d'un corps qui danse, et
dont l'effet est parfois si puissant que le seul fait de danser ou de voir un
danseur ou une danseuse sur scène peut devenir un moment marquant, une
transformation inoubliable. Le mouvement n'a nullement besoin d'être
particulièrement spectaculaire ou hautement technique. Il n'a pas besoin de
suivre un code particulier. Il n'a pas non plus besoin de raconter une
histoire ou même d'essayer d'exprimer une émotion spécifique empruntée. Tout
ce qu'il faut, c'est qu'il soit à la fois senti et actuel. Nous sommes
privilégiés au Canada de pouvoir être initiés à une gamme extraordinaire de
formes de danses et de traditions différentes, allant du ballet au butoh ou à
la danse bharatanyatam. L'universalité de la danse est manifeste tout autour
de nous.
Il va sans dire que la danse
n'est pas toujours libératrice ni spirituellement exemplaire. Si elle l'était,
nous nous en lasserions vite. C'est donc probablement une bonne chose qu'il y
ait des danses qui n'ont pour seul but que de nous fasciner et de nous
divertir en nous offrant des spectacles de mouvements gymnastiques
artistiques ou de perfection technique hauts en couleur. Il y a de la place
pour presque tout dans le domaine de la danse car lorsque le corps bouge dans
le temps et dans l'espace, c'est qu'il peut réfléchir et jouer, chanter et
prier, fêter et se lamenter, raconter des histoires et célébrer notre
patrimoine – qu'il peut, à vrai dire, tout faire.
Il n'est pas surprenant, vu le passé colonial du Canada, que
la danse professionnelle qui y a fait son apparition, ait des origines
européennes. La Nouvelle France avait, dès le XVIIe siècle, assisté à des
représentations de ballet classique. Au tout début du XXe siècle, le réseau
ferroviaire qui reliait toutes les grandes villes, donna au pays la
possibilité de faire partie d'un vaste circuit de tournées nord-américaines
au cours desquelles se produirent plusieurs des plus brillantes étoiles de la
danse de réputation internationale, dont Vaslav Nijinsky, Anna Pavlova et
Léonide Massine du monde du ballet de même que des interprètes de la nouvelle
vague : Ruth St-Denis, Doris Humphrey et Martha Graham. Ces artistes
modernistes étaient souvent traitées dédaigneusement de «danseuses de ballet
nu-pieds» par les traditionalistes. Les va nu-pieds, quant à elles, auraient
préféré se servir de leurs pointes comme armes offensives plutôt que comme
chaussons de danse. Les divergences entre le ballet et la danse moderne dans
le cadre de ce que l'on nomme communément la tradition occidentale de la
danse durèrent longtemps avant de disparaître. Leur disparition donna lieu à
des aperçus intéressants de part et d'autre et l'émergence de troupes
contemporaines pour qui étiqueter formellement les styles n'a aucune
importance.
Comme on pouvait aussi s'y attendre, il y avait au Canada des
professeurs, hommes et femmes, qui faisaient un très bon travail bien avant
qu'il n'y ait des compagnies professionnelles locales d'enseignement de la
danse. Boris Volkoff, l'émigré russe dynamique qui s'était établi à Toronto,
avait ouvert son premier studio en 1931. Trois ans plus tard, à Vancouver,
June Roper avait lancé son école, suivie, peu de temps après, par Gérard
Crevier, à Montréal.
Avant 1936, Volkoff avait mis
sur pied une troupe d'étudiants qu'il était allé présenter à Berlin. Trois
ans plus tard, il créait le Volkoff Canadian Ballet, qui se targuait d'être
la première véritable compagnie de ballet au Canada, rivalisant avec un petit
groupe de Winnipeg, fondé à peu près en même temps par deux récentes
immigrantes anglaises, Gweneth Lloyd et Betty Farrally.
À l'époque, les gens n'avaient
d'argent pour rien. Il n'y avait ni conseils des arts, ni sociétés
commanditaires et tout au plus une poignée de mécènes qui, en plus d'acheter
des billets et de faire de temps en temps de modestes dons, collaient des
affiches, servaient d'ouvreurs, passaient le balai et faisaient des biscuits
pour la réception qui suivait le spectacle.
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Royal Winnipeg
Ballet - Sleeping Beauty
artistes : Jennifer Welsman and Reyneris Reyes
photographe : David Cooper |
Le Winnipeg Ballet, fondé par
Lloyd et Farrally continua à peiner, subsistant au jour le jour, même après
avoir été formellement constitué, en 1949, en personne morale comme premier
organisme professionnel de la danse au Canada. Mais à ce moment-là un
événement important avait eu lieu.
En 1948, en effet, Volkoff et
le Winnipeg Ballet s'étaient associés, créant ainsi, si l'on peut dire, la
toute première manifestation d'une collectivité canadienne de la danse
émergente. Ensemble, ils organisèrent un Festival national de ballet. Même si
une quasi catastrophique inondation printanière empêcha la troupe de Kay
Armstrong d'y participer, la troupe montréalaise moderne de Ruth Sorel, une
immigrante germano-polonaise, se joignit à eux pour le premier d'une série de
six festivals canadiens de ballet.
Ces festivals de ballet eurent
une influence marquée sur l'émergence d'un sentiment de fierté et une
coopération amicale parmi les troupes formées, pour la plupart, d'amateurs
concernés. Ce fut d'ailleurs cet esprit canadien d'entraide et d'appréciation
qui impressionna si fortement Anatole Chujoy, le critique américain invité,
que ce dernier réussit, plusieurs années plus tard, à créer aux États-Unis un
mouvement semblable, l'American Regional Ballet Association.
Le second Festival canadien,
qui se déroula à Toronto, incita les balletomanes de la région à former leur
propre compagnie, qu'ils voulaient véritablement «nationale». Un an plus tard,
ils invitèrent la danseuse et chorégraphe britannique, Celia Franca, à les
guider, et ce fut ainsi que fut créé le soi-disant Ballet national du Canada.
L'année suivante, la ballerine Ludmilla Chiriaeff laissait derrière elle les
privations de l'après-guerre en Europe pour un avenir plus prospère au Canada
et s'établit à Montréal où elle fonda ce qui allait, en 1958, devenir Les
Grands Ballets Canadiens. Le Canada possédait maintenant trois compagnies
professionnelles de ballet, qui, bien que d'origine européenne, acquirent
leur propre caractère aux accents canadiens.
À Winnipeg, Gweneth Lloyd,
principale chorégraphe de sa compagnie jusqu'au milieu des années 50,
poursuivit un cheminement populiste, bien décidée à démontrer que le ballet
n'était ni manièrisme précieux ni spectacle réservé à une élite snob. Au
cours de la représentation de Shooting of Dan McGrew de Lloyd, le public
était tordu de rire. Shadow on the Prairie, une oeuvre qui rend admirablement
l'âpre misère et la solitude de la vie des pionniers, a pu être conservée sur
film pour de futures générations par l'Office national du film du Canada. La
tradition populiste du Royal Winnipeg Ballet, nom qui désigna la compagnie à
partir de 1953, continua sous la direction de son directeur artistique,
Arnold Spohr, pendant plus de trois décennies. À la recherche de nouvelles
chorégraphies qui démarqueraient la compagnie en lui donnant un style
particulier, il découvrit Brian Macdonald et plus tard Norbert Vesak, tous
deux canadiens, avec qui il noua de merveilleux rapports productifs.
La compagnie de Franca,
bientôt rebaptisée Ballet national du Canada, déterminée à s'imposer sur la
scène internationale, adopta, par conséquent, principalement le répertoire
classique tout en y incorporant des oeuvres d'Antony Tudor, un novateur de
ballet, et parrainant les chorégraphies de jeunes canadiens, notamment celles
de Grant Strate.
À Montréal, Chiriaeff réussit
à donner au développement de sa nouvelle troupe un cachet particulier en
chorégraphiant ou en commandant des oeuvres reflétant les valeurs et les
traditions de sa province d'adoption.
De nombreuses troupes modernes,
d'inspiration à la fois européenne et américaine, vinrent s'ajouter, quelque
dix ans plus tard, à ces trois troupes canadiennes de ballet qui avaient
chacune leur propre école. La première phase de la révolution en danse
moderne était depuis longtemps révolue, ce qui permit aux modernistes de
puiser à un vaste fond de danseurs et de danseuses. À la fin des années 60,
il y avait des troupes professionnelles modernes à Montréal : Le Groupe de la
Place Royale, à Toronto, le Toronto Dance Theatre et à Winnipeg, les
Contemporary Dancers.
Tout comme les grandes
compagnies de ballet, chacune d'entre elles avait un volet éducatif et toutes
trois contribuèrent à l'épanouissement de la danse au Canada. Ce fut une
période historique privilégiée qui coincida avec un renouveau d'intérêt
mondial pour la danse, que l'on surnomma le boom de la danse, et avec un
intense regain de fierté pour ce que ce pays, le Canada, avait réussi à
accomplir. Les années 60, années de rébellion furent un terrain propice au
développement d'une forme artistique corporelle mixte valorisant à la fois
les idées et la sensualité.
Le facteur clé de cette
croissance fut dû, à partir de 1957, à la disponibilité de fonds publics au
niveau fédéral, et de plus en plus, par la suite aux niveaux provincial et
municipal. À l'instar de la Fondation Ford, un organisme privé qui contribua
à la croissance régionale explosive de la danse aux États-Unis, ce fut le
Conseil des Arts du Canada qui assuma le rôle de mécène. Alors que l'Amérique
optait de préférence pour que la responsabilité d'appuyer les arts relève des
particuliers et des fondations privées en échange d'énormes exonérations
fiscales, le Canada proposait un système plus centralisé qui tenait compte
des problèmes d'équité, de régionalisme et d'accès à un vaste public grâce à
des subventions accordées aux artistes pour partir en tournées.
Ce fut ce même Conseil des
Arts du Canada qui, fortuitement, hâta la création de notre premier organisme
national de services dans le domaine de la danse, en convoquant une assemblée
en 1972, à Ottawa, en vue de discuter du développement de la collectivité.
Les personnes présentes à cette réunion furent si galvanisées par les
échanges avec leurs pairs qui venaient de partout au Canada qu'elles
fondèrent en 1973 l'Association Danse au Canada (ADAC) dont le vaste mandat
englobait les services, les communications, l'enseignement et la
représentation.
Le Canada prenait à nouveau la
tête de l'avant-garde mondiale, tout comme il l'avait fait avec les Festivals
canadiens de ballet dans les années 50. L'ADAC devint le modèle pour Dance UK
et Dance USA, deux organismes qui virent le jour une décennie plus tard
environ.
À mesure que la collectivité
canadienne de la danse se diversifiait et prenait de l'ampleur, non seulement
au point de vue régional; mais aussi au point de vue artistique, ses besoins
de financement augmentaient eux aussi. L'ADAC, comme le Conseil des Arts du
Canada trouva souvent difficile de satisfaire aux demandes d'un milieu dont
le champ d'action était aussi étendu. Parfois même, la concurrence en vue
d'obtenir des ressources peu abondantes se terminait en zizanie à l'interne
et, en 1977, plusieurs des compagnies établies depuis très longtemps
décidèrent qu'elles bénéficieraient d'un mandat plus spécifique pour répondre
à leurs besoins particuliers et formèrent l'Association canadienne des
organismes professionnels de la danse (ACOPD).
L'ADAC continua à publier sa
revue trimestrielle, à exercer des pressions auprès des différents paliers
gouvernementaux et à convoquer des assemblées annuelles à plusieurs endroits,
qui réunissaient, jusqu'à ce qu'eut lieu la crise de financement des années
80, des centaines de déléguées et de délégués de tous les secteurs de la
danse venus pour discuter de questions d'importance, participer à des
ateliers et soit prendre part à des spectacles de danse soit s'installer
comme spectateurs lors de marathons de danse légendaires. La situation
entraîna en 1987 le lancement d'un évènement intitulé Festival Danse Canada,
plus strictement organisé, de concert avec le Centre national des Arts à
Ottawa. Une fois la disparition graduelle de l'ADAC, à la fin des années 80,
le Festival survécut en gage d'héritage, permanent et bisannuel.
L'ADAC, qui naquit à une
époque d'expansion optimiste de l'économie eut toutefois du mal à s'adapter
aux défis d'une récession. Elle servit d'inspiration à la formation de
plusieurs organismes provinciaux de services dans le domaine de la danse tels
que Dance Ontario, Dance Saskatchewan et Le Regroupement québécois de la
danse. Du fait d'être régionaux, ces groupes paraissaient être plus
pertinents et utiles à leurs membres. C'est en effet souvent le cas dans des
moments difficiles que l'importance de prêter appui à un organisme national,
à une puissante voix communautaire, se perd facilement.
À la fin du XXe siècle,
l'ACOPD était tombée en désuétude et le personnel de ses organismes
sociétaires seul maintenait un réseau informel. CanDance, le réseau canadien
de diffuseurs et de diffuseuses en danse, occupait la place de modèle de
coopération nationale tandis qu'un autre organisme national, fondé en 1985,
le Centre de ressources pour danseurs en transition veillait aux besoins
particuliers des artistes confrontés à la réalité d'une carrière en danse
dont les années étaient comptées.
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Lola Dance
photographe : Cylla von Tiedemann |
Dans les années 80 déjà, les contours du paysage culturel de
la danse étaient l'objet de remaniements substantiels politiques, économiques
et sociaux. L'érosion lente d'une hégémonie sociale principalement
biculturelle, à la fois anglaise et française, nous a conduit vers une
culture richement diversifiée, qui ressemble plus à un kaleidoscope qu'à une
mosaïque et au sein de laquelle l'apanage artistique de nombreux peuples
différents est respecté comme il se doit et valorisé. Les traditions
spécifiques au coeur des danses nationales et les formes de danse plus
génériques, de caractère ethno-régional, comme la danse coréenne, celle
d'Afrique et des Caraïbes, la danse ukrainienne, la danse classique de l'Asie
du Sud-Ouest et bon nombre d'autres sont célébrées tout simplement pour leur
faire honneur et combinées de façon originale.
Le défi financier qui existe
lorsqu'il s'agit de soutenir les structures conventionnelles des compagnies
de danse se solda par des échecs mais aussi par l'émergence d'une toute
nouvelle espèce éminemment adaptable d'artistes «indépendants» –danseurs et
danseuses qui formèrent un large groupe où les chorégraphes entreprenants et
audacieux ainsi que ceux et celles qui produisaient leurs propres oeuvres,
pouvaient puiser pour monter des compagnies temporaires pour des projets
particuliers. Le Fringe Festival of Independent Dance Artists, fFida, créé en
1991, est actuellement un diffuseur international prospère qui offre
annuellement des danses de tous les genres, du flamenco à la danse du ventre.
Ses thèmes récurrents à la fois pluridisciplinaires et multiculturels
reflètent à merveille le visage changeant de la danse canadienne
contemporaine.
Même si les trois grandes
compagnies de ballet peuvent encore compter sur un public nombreux et se
partagent la scène nationale avec des troupes plus petites telles que
l'Alberta Ballet, le Ballet British Columbia et le Ballet Jörgen Canada, le
code académique qui sous-tend leur mouvement ne peut plus être considéré
comme courant dominant, tout autant, ni plus ni moins d'ailleurs, que tout
autre code traditionnel rigide. Les interprètes et chorégraphes d'aujourd'hui
recherchent et adoptent un éventail infini de mouvements traditionnels qui
vont bien au-delà de la géographie et de l'ethnicité, dans une exploration
d'un monde entier de potentiel illimité, qu'ils adaptent et transforment en
formes nouvelles fraîches et expressives selon un processus de pollinisation
croisée et de fusion.
Les fluctuations économiques
qui ont transformé la conjoncture n'ont pas rendu la vie facile aux artistes
au Canada, maintenant coincé entre le financement traditionnel paternaliste
d'Europe et le néo-conservatisme de marché épousé par nos voisins américains.
Les augmentations progressives apportées aux montants des dons de charité qui
peuvent être déclarés par les donateurs comme exonérations fiscales devaient
déclencher tout un flot de dons du privé, mais les habitudes de toute une vie
ne changent pas en quelques années et beaucoup de Canadiens et de Canadiennes
croient encore que payer leurs impôts suffit amplement.
Les entreprises commanditaires
qui devaient prendre la relève et compenser les compressions gouvernementales
battirent en retraite dès le début de la récession. La plupart des organismes
dans le domaine des arts manquent de liquidité ou de fonds de réserve pour
pallier à des fluctuations économiques inattendues.
Maintenant, tandis que
l'économie mondiale lutte pour se libérer d'une des pires crises économiques
depuis des décennies et que les gouvernements continuent à freiner leurs
dépenses, les artistes de toutes les disciplines rivalisent avec des causes
sociales auxquelles on ne saurait résister, telles que l'enseignement et les
soins de santé, pour les rares dollars des entreprises et des fondations.
Même s'ils ont déployé des trésors d'ingéniosité à trouver des moyens de
réduire leurs dépenses et d'augmenter leur revenu gagné, il y a des limites
au chemin qu'un organisme dans le domaine des arts, aussi entreprenant et
hardi soit-il, peut parcourir avant de vendre son âme pour un plat commercial
de lentilles. Presque tous nos organismes des arts de la scène, y compris
ceux de la danse, ne disposent pas de fonds suffisants et, pour deux sous,
doivent justifier leur importance et leur rapport à la société, comme si leur
existence pouvait être définie en termes purement utilitaires.
Considéré froidement dans
cette optique utilitaire il n'est pas nécessairement facile de dire pourquoi
un tableau, un roman, un morceau de musique, une pièce de théâtre ou une
danse possède de l'«importance» et pourquoi l'une ou l'autre de ces
réalisations artistiques est aussi importante que le fait d'engager des
travailleurs et des travailleuses de la santé ou des enseignant(e)s.
Nous pouvons citer un tas
d'études qui se targuent de prouver que toute aide financière accordée au
domaine des arts, si petite soit-elle, a des retombées économiques
spectaculaires. Il est bien plus difficile de chiffrer la «qualité de vie» un
concept plus étendu et, si l'on peut dire, bien plus important. On ne se rend
pas toujours compte de la véritable valeur de quelque chose que l'on tient
pour acquis à moins de le perdre.
Il a fallu plus d'un demi-siècle
pour tisser la riche étoffe de la danse canadienne et les résultats sont
extraordinaires. Les artistes, chorégraphes et interprètes canadiens de la
danse exercent leur art de par le monde. Aucun pays ne peut se vanter de
posséder un éventail plus varié de formes de danse.
Et nous voici arrivés à
aujourd'hui et à l'émergence de l'Assemblée canadienne de la danse, un nouvel
organisme de services dans le domaine des arts, dédié à la danse. Son arrivée
est opportune et indispensable tout à la fois, étant donné que les défis et
les occasions auxquels fait face la danse sont on ne peut plus considérables.
Cas de fausse modestie ou de
simple négligence, la danse au Canada n'a pas suffisamment affiché ses
réussites. L'absence d'un organisme national au mandat généralisé et consacré
à l'échange d'information et la mobilisation d'activités de couloir
concertées ont mis la danse en position de désavantage concurrentiel.
Il y a de nombreux problèmes
urgents, allant de la sécurité d'emploi et des conditions de travail à la
prévention des accidents et aux initiatives de réorientation professionnelle,
qui ont besoin d'être abordés à l'échelle nationale. Une assemblée nationale
peut favoriser et mettre en oeuvre des stratégies innovatrices et originales
s'appliquant à des domaines aussi variés qui vont des tournées et du
financement à la mise en place d'initiatives de coopération efficaces avec
les autres disciplines artistiques.
Il est étonnant qu'un pays qui
ait été le chef de file des mouvements et des organismes nationaux dans le
domaine de la danse au cours des années 50 et de nouveau au cours des années
70, reparte maintenant du début. L'important, c'est, cette fois-ci, de mieux
démarrer.
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